Désordre d’un futur passé : une expérience de théâtre en prison

Compte rendu
Théâtre

Désordre d’un futur passé : une expérience de théâtre en prison

Leïla Delannoy, à partir de paroles recueillies auprès de Joël Pommerat

Le 19 Oct 2016
Joël Pommerat en répétitions. ©Blandine Armand.
Joël Pommerat en répétitions. ©Blandine Armand.

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Joël Pommerat en répétitions. ©Blandine Armand.
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Article publié pour le numéro
Couverture du numéro 130 - Ancrage dans le réel / Théâtre National (Bruxelles) 2004-2017
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Désor­dre d’un futur passé a émergé d’un pre­mier ren­verse­ment de l’ordre habituel des choses. Lorsqu’une activ­ité artis­tique est lancée dans une prison, l’initiative vient presque tou­jours des inter­venants artis­tiques ou de l’institution1. Ici, c’est Jean Rui­mi, détenu à la prison d’Arles, qui a été le point de départ du proces­sus de créa­tion auquel Joël Pom­mer­at a pris part, en y étant à la fois au cen­tre et au bord, en oscil­lant de manière per­ma­nente entre son statut d’artiste et une place d’accompagnateur. Il ne veut cepen­dant pas se plac­er comme un nou­v­el expert suite à ce pro­jet mené en déten­tion : « Je ne veux pas que ça se cristallise trop vite, que cette expéri­ence se mette en mots trop vite alors que je pense être encore dans une phase de décou­verte ». Au départ, Jean-Michel Gremil­let2 le con­tacte pour lui par­ler du pro­jet théâ­tral d’une per­son­ne détenue à Arles. Mal­gré une péri­ode très dense, il accepte d’en savoir plus, puis une ren­con­tre avec Jean a lieu. C’est le début de cette créa­tion partagée, dans laque­lle il va s’impliquer pen­dant plusieurs mois, en y asso­ciant égale­ment Car­o­line Guiela Nguyen3. Les deux met­teurs en scène vont alors partager leur savoir-faire avec un groupe d’une dizaine de per­son­nes détenues qui por­tent cette action artis­tique. Lorsque Joël Pom­mer­at revient sur ce qui l’a con­va­in­cu, il par­le avant tout de la déter­mi­na­tion de Jean : « Ce qui m’a frap­pé, c’est cette déter­mi­na­tion, ce désir, et d’abord ça a vrai­ment éveil­lé ma curiosité. Quand j’envisageais la pos­si­bil­ité d’une telle expéri­ence un jour, je pen­sais que ce serait à par­tir de la propo­si­tion d’une admin­is­tra­tion ou d’une insti­tu­tion, quelque chose à la fois d’un peu vague et de très encadré, sous forme d’ateliers comme je sais que ça se pra­tique. Mais là, ça venait d’ailleurs, et ça allait ailleurs. Ce que j’ai perçu lors de la ren­con­tre avec Jean, c’est une grande clarté, une grande déter­mi­na­tion à faire un pro­jet artis­tique, un pro­jet de créa­tion, de théâtre, avec une volon­té pré­cise d’explorer une matière artis­tique, esthé­tique, col­lec­tive. Il m’a par­lé de son expéri­ence aux Baumettes, avec une struc­ture implan­tée dans le lieu de la prison (Lieux Fic­tifs), avec laque­lle il a tra­vail­lé le ciné­ma, réal­isé des court-métrages, et de ce qu’ils avaient ini­tié avec d’autres détenus, en cours de prom­e­nade, ces impro­vi­sa­tions ensem­ble4, ce désir de théâtre. J’ai enten­du ce désir et même cette néces­sité qu’il avait de pour­suiv­re avec d’autres, pour­suiv­re ce temps qui avait été pour lui un temps de lib­erté, ou plutôt par lequel il avait pu entre­pren­dre la créa­tion d’un ter­ri­toire qui déplaçait la notion d’enfermement. J’ai été touché, et j’ai sen­ti que j’avais une pos­si­bil­ité de trou­ver une vraie place, un vrai rôle, d’accompagner quelque chose de très con­cret. J’ai cru en ce pro­jet, parce que j’allais accom­pa­g­n­er quelque chose qui était déjà en mou­ve­ment, j’allais entr­er dans une dynamique en marche, sus­citée par Jean. C’est une ren­con­tre, un hasard, et face à la ques­tion de mon emploi du temps finale­ment, j’allais inven­ter des solu­tions parce que ça en valait vrai­ment la peine. Et on a com­mencé à tra­vailler. Cer­taine­ment, c’était pour moi la ques­tion de la néces­sité même du théâtre et peut-être même de l’art en général que cela me per­me­t­tait de me pos­er à moi-même et de déplac­er. » 

À rai­son de deux fois par mois, Joël Pom­mer­at s’est ren­du dans la mai­son cen­trale d’Arles, retrou­vant ain­si la troupe que Jean avait con­sti­tuée, en imag­i­nant et fab­ri­quant une nou­velle place, en remet­tant en ques­tion peut-être cer­taines zones de con­fort : « Dans ce tra­vail, ce qui me fait cer­taine­ment évoluer et bouger, c’est de revenir à un endroit de recom­mence­ment, et d’incertitude, un endroit sans habi­tude, sans mod­èle de pro­gres­sion préétabli. Il faut refor­muler du lan­gage com­mun avec mes parte­naires. Redéfinir des buts et des objec­tifs, des néces­sités. » 

Jean parvient à for­mer un groupe d’une grande diver­sité, alors qu’habituellement, en déten­tion, une hiérar­chi­sa­tion s’opère en fonc­tion de la nature des actes com­mis et de la durée des peines. Il sem­ble avoir com­pris l’importance d’une logique de décloi­son­nement, avec, sans pou­voir le for­muler peut-être, la con­science que ce sera un point d’appui pour met­tre en tra­vail la rela­tion à l’autre. Si la pièce pro­duite nous amène à porter un autre regard sur ces per­son­nes au dedans, dans un dépasse­ment des représen­ta­tions dom­i­nantes de la fig­ure du détenu, c’est aus­si parce que le proces­sus de créa­tion qui a con­duit à cette œuvre s’inscrit dans un bous­cule­ment des places, des regards, des assig­na­tions. C’était d’ailleurs un risque que de jouer sur une mise en abîme cen­trale : la pièce a été créée en prison, et les per­son­nes détenues jouent le rôle de détenus dont l’un d’entre eux a réus­si à fab­ri­quer une machine à voy­ager dans le temps qui ne va pas fonc­tion­ner comme ils le souhait­ent, les amenant dans un camp de con­cen­tra­tion pen­dant la sec­onde guerre mon­di­ale au lieu de les pro­jeter à la date où cha­cun serait libre. Des détenus inter­pré­tant des détenus, une prison mise en scène dans la prison, le dan­ger d’un tel pro­jet était de par­ticiper au ren­force­ment de formes de fas­ci­na­tion pour ces lieux et ceux qui y sont gardés. Le seul rem­part à cet écueil sem­ble résider dans la manière dont le chemin de fab­ri­ca­tion se des­sine et dans la pré­ci­sion des inten­tions. 

Les temps de tra­vail devi­en­nent peu à peu des formes de brèch­es dans l’espace-temps car­céral. Les détenus obti­en­nent le droit de se réu­nir sans la sur­veil­lance directe de l’administration péni­ten­ti­aire5, dans un petit espace de répéti­tion, et le proces­sus se met en marche. Générale­ment con­finées dans un statut uni­di­men­sion­nel, et for­cées à des mis­es en scène d’elles-mêmes per­ma­nentes, dans un enchevêtrement de tac­tiques de survie et de straté­gies adap­ta­tives, les per­son­nes détenues font alors l’épreuve d’une autre his­toire pos­si­ble. Celle d’un groupe, de tra­jec­toires sin­gulières qui se retrou­vent dans un col­lec­tif, d’un ensem­ble d’effets de con­t­a­m­i­na­tion de désirs et de néces­sités qui ont ren­du pos­si­ble le fait de créer dans des formes réin­ven­tées du sens de l’altérité6

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Leïla Delannoy
Chargée de recherche au sein de Lieux Fictifs. Elle est également rattachée au laboratoire SOPHIAPOL–Paris...Plus d'info
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