Le temps intégré et le regard du spectateur

Théâtre
Critique

Le temps intégré et le regard du spectateur

À propos de Richard III mise en scène de Thomas Jolly

Le 17 Avr 2016

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Couverture du numéro 128 - There are aslternatives!
128

Il y a un cer­tain temps au théâtre des Bouffes du Nord où j’avais passé des soirées et des soirées pour suiv­re les spec­ta­cles de Peter Brook, j’ai ressen­ti un pro­fond sen­ti­ment d’isolement que j’ai diag­nos­tiqué comme étant un symp­tôme fla­grant de vieil­lisse­ment : le spec­ta­cle du col­lec­tif Les Chiens de Navarre m’échappait, rien ne m’intéressait, je restais étranger au cœur d’une salle ent­hou­si­aste. Impos­si­ble de m’associer à cette déri­sion général­isée, à ce théâtre direct et grossier, vital et vul­gaire. Et pour­tant autour de moi, de jeunes gens se réjouis­saient et, à la fin, enfiévrés, applaud­is­saient à tout rompre. D’où venait ce suc­cès, me demandais-je per­plexe ? Et mon indif­férence, voire mon exas­péra­tion ne ces­saient pas de croître. D’un écart de généra­tion, me suis-je dit, résigné. Il faut l’admettre… un autre théâtre rem­place celui de Brook dont j’éprouvais la nos­tal­gie aux Bouffes. La frac­ture s’est creusée et il est temps de l’assumer, nulle­ment de la cam­ou­fler ou de la mas­quer. Rien de plus dan­gereux que de se réfugi­er dans l’évaluation néga­tive per­son­nelle sans pren­dre en compte la réal­ité col­lec­tive de la salle, de ce pub­lic con­quis – leçon de lucid­ité que je me suis infligée à moi-même ! Avec regret, mais en con­sen­tant. En prenant la mesure du temps, de l’âge, de la sépa­ra­tion. 

Ces jours-ci, pour ne pas m’isoler, par désir de décou­vrir cet aven­turi­er du théâtre qui a sur­gi sur la scène française avec fra­cas, Thomas Jol­ly, je me suis ren­du à l’Odéon plein d’appréhension pour voir Richard III. Qu’est-ce qu’il est beau un théâtre plein… quelle énergie dégage-t-il ! Avec, à côté, un ami ama­teur de théâtre com­pul­sif, je me suis instal­lé inqui­et. Qu’allais-je décou­vrir ? La décep­tion, comme aux Bouffes, sera-t-elle au ren­dez-vous alors que les éloges fusent autour. Éloges par­fois sus­pects car rapi­de­ment déployés, sous l’effet d’un jeu­nisme « offi­cial­isé » auquel j’échappe en rai­son de cette « vérité » que je respecte, la vérité qui est la mienne, celle d’un spec­ta­teur soli­taire qui a tra­ver­sé un demi-siè­cle de théâtre. Scep­tique, inqui­et, atten­tif tout de même : dans cet état je m’engageais sur la voie de ce Richard III. Au-delà du spec­ta­cle en lui-même, je devais le subir comme une épreuve généra­tionnelle. Comme un test per­son­nel. 

Le spec­ta­cle com­mencé, l’histoire engagée, le plateau occupé – c’est à un théâtre exalté que j’étais con­vié. Non pas un théâtre réservé, mais, au con­traire, pleine­ment assumé, non pas un théâtre économe, mais un théâtre épanoui, sans con­traintes ni cen­sure. Un théâtre qui s’affirme sur fond de con­fi­ance. Qui ressus­cite une sorte de mémoire imag­i­naire… et alors s’est emparée de moi la sat­is­fac­tion inouïe que j’avais éprou­vée en voy­ant, il y a plus de trente ans, les Molière de Vitez. Alors j’avais été fasciné, comme aujourd’hui, par le désir de théâtre assumé pleine­ment, théâtre placé sous le signe d’un jeu ludique à la fois archaïque et immé­di­at, fête des corps qui actu­alisent les temps passés et jouis­sent de l’instant immé­di­at. Oui, ce Richard III m’est apparu comme étant vitézien. Et comme Vitez à l’époque, il retrou­ve son pub­lic, surtout jeune… Sur mon siège, je ne me retrou­vais plus isolé, mais inté­gré dans cette assem­blée effer­ves­cente sur fond de sou­venirs de jadis. Oui, Jol­ly, pareil à Vitez autre­fois, procède à la redé­cou­verte des « galions engloutis » d’un théâtre ancien qui, main­tenant, sous nos yeux, prend vie et pro­cure un « plaisir » par­ti­c­uli­er, celui d’un art qui ose revis­iter son passé sans pour autant se vouer à des fouilles archéologiques. 

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Georges Banu
Écrivain, essayiste et universitaire, Georges Banu a publié de nombreux ouvrages sur le théâtre, dont...Plus d'info
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