L’art de Sartenaer

Théâtre
Portrait

L’art de Sartenaer

Le 24 Avr 2014
Pierre Sartenaer et Guy Dermul dans IT’S MY LIFE AND I DO WHAT I WANT, KVS & Théâtre Les Tanneurs, février 2014. Photo Danny Willem.
Pierre Sartenaer et Guy Dermul dans IT’S MY LIFE AND I DO WHAT I WANT, KVS & Théâtre Les Tanneurs, février 2014. Photo Danny Willem.

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Pierre Sartenaer et Guy Dermul dans IT’S MY LIFE AND I DO WHAT I WANT, KVS & Théâtre Les Tanneurs, février 2014. Photo Danny Willem.
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Article publié pour le numéro
Couverture du numéro 120 - Les théâtres de l'émotion
120

Une usurpation réussie

Nom­mé meilleur acteur de l’année 2012 aux Prix de la cri­tique à Brux­elles pour son inter­pré­ta­tion – ou plutôt ses inter­pré­ta­tions – dans LA ESTUPIDEZ de Rafaël Spregel­burd créée par Tran­squin­quen­nal aux Tan­neurs, Pierre Sarte­naer a con­tin­ué à être tou­jours meilleur en 2013,  égale­ment comme auteur puisque Guy Der­mul et lui ont reçu le Prix du meilleur auteur pour It’s my life and I DO WHAT I WANT, sub­lime can­u­lar qui nous emme­nait sur les traces de Willem Kroon, artiste mécon­nu du XXe siè­cle. 

Pour­tant, une biogra­phie récente pub­liée sur le site du Rideau de Brux­elles révèle son « absence de voca­tion (être comé­di­en n’est pour lui qu’une niche jugée préférable à d’autres). […] Il tente dès lors de faire de son usurpa­tion une forme d’art. »1

L’usurpation, voilà son secret – qui est au fond celui de tout acteur – mais Pierre Sarte­naer l’a cul­tivé en pleine con­science et intel­li­gence… C’est sans doute pour cela que même dans les rôles les plus improb­a­bles, comme dans LA ESTUPIDEZ où il est tour à tour flic homo, math­é­mati­cien égaré dans ses théories quan­tiques, col­lec­tion­neur d’art aux ascen­dances nip­pones, mafioso sicilien ou vacanci­er beauf, il garde tou­jours une légère retenue, tan­tôt amusée, tan­tôt désolée, comme s’il hési­tait à croire à ce qu’il fait mais le fai­sait quand même. Et c’est dans cet entre-deux pleine­ment assumé qu’il nous bluffe.

Ce fut par­ti­c­ulière­ment le cas en févri­er 2013, quand il se méta­mor­phosa mine de rien en Guy Cud­ell dans le jubi­la­toire ON S’OCCUPE DE VOUS ?, un spec­ta­cle coréal­isé avec Ruud Gie­lens, Mieke Verdin, Nathalie Goossens et Ann Weckx dans le cadre du fes­ti­val Toc Toc Knock du KVS à Saint-Josse. Sur la petite scène du très inso­lite cen­tre cul­turel russe – dont l’esthétique sem­ble ne pas avoir bougé depuis l’ère sovié­tique –, Pierre Sarte­naer, cra­vaté et san­glé dans un com­plet bleu marine, nous a fait remon­ter dans le temps en redonnant corps et voix au bourgmestre de Saint-Josse, alors qu’il n’en a ni l’allure, ni l’accent, ni la faconde : par menues touch­es – une inflex­ion de voix, un geste de la main dans les cheveux, une micro-rup­ture de ton, un change­ment de pos­ture – il s’est réin­car­né en Cud­ell, lais­sant les effets du phrasé mod­el­er son corps jusqu’à le trans­former au fil des dis­cours emprun­tés au tri­bun social­iste.

En avril 2013, c’est dans TERRITOIRE GARDÉ PAR UN CHIEN CREVÉ, conçu et mis en scène par Andrea Bar­dos, au Théâtre Marni, qu’il a pour­suivi son art de nous touch­er sans y touch­er. Ils avaient adap­té ensem­ble des nou­velles (traduites en français par Andrea Bar­dos) de l’auteur hon­grois con­tem­po­rain Szilàrd Pod­man­iczky pour un sep­tuor d’acteurs de choix : eux-mêmes, ain­si que  Brigitte Dedry, Char­lotte Deschamps, Eric Draps, Bernard Eylen­bosch et Vital Schrae­nen. Mêlés aux spec­ta­teurs assis en rond sur des chais­es comme dans un « groupe de parole », les acteurs livraient à nu les con­fes­sions trou­blantes, cocass­es et désar­mantes de « gens ordi­naires ». Pierre Sarte­naer y cam­pait entre autres un garde-bar­rière ama­teur de potée aux hari­cots, qui ressent l’infini… et nous le fai­sait ressen­tir aus­si.

Guy Dermul
et Pierre Sartenaer
dans IT’S MY LIFE AND
I DO WHAT I WANT,
KVS & Théâtre
Les Tanneurs, février
2014.
Photo Mirjam Devriendt.
Guy Der­mul et Pierre Sarte­naer dans IT’S MY LIFE AND I DO WHAT I WANT, KVS & Théâtre Les Tan­neurs, févri­er 2014.
Pho­to Mir­jam Devriendt.

En sep­tem­bre 2013, il nous fasci­nait encore en duo avec la comé­di­enne Nathalie Laroche dans LE DIRE TROUBLÉ DES CHOSES de Patrick Lerch, sub­tile­ment accom­pa­g­né par le musi­cien David Quer­tig­niez au fes­ti­val RRR du Rideau. Trai­tant l’écriture de ces mono­logues obses­sion­nels d’êtres en crise comme une par­ti­tion – exacte­ment comme l’entendait l’auteur, le trio sur scène nous livrait une jam ses­sion musi­co-ver­bale très réussie et Pierre Sarter­naer, jouant de sa voix comme d’un instru­ment de jazz, lais­sant son corps et son vis­age servir de caisse de réso­nance à ses mots, vari­ait le ton, le débit, l’intensité, les accents, les cadences et les repris­es pour livr­er la parole d’un chômeur qui se lève tous les matins en faisant croire à sa femme qu’il va au bureau, d’un chauf­feur d’autocar qui se croit drôle ou d’un homme au lit qui fan­tasme sur un cul d’ampoule… C’est dans ces vari­a­tions ciselées d’une pat­te de velours qu’il nous rap­pelait le plus l’acteur Michael Lons­dale, à qui on l’a sou­vent com­paré, pour leurs tim­bres et leurs into­na­tions sim­i­laires.

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Isabelle Dumont
Actrice, créatrice de spectacles et de conférences scéniques, chercheuse curieuse, Isabelle Dumont a été interprète...Plus d'info
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Paul Aron est enseignant-chercheur de littérature belge et française. Docteur en philosophie et lettres de...Plus d'info
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