« Villes mineures », pratiques exemplaires

Théâtre
Réflexion

« Villes mineures », pratiques exemplaires

Le 18 Juil 2011
Parade pour le 25e anniversaire de l’Odin Teatret, Holstebro, Danemark, 1989. Photo Simon Panduro, Archives Odin Teatret.

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Parade pour le 25e anniversaire de l’Odin Teatret, Holstebro, Danemark, 1989. Photo Simon Panduro, Archives Odin Teatret.
Article publié pour le numéro
Couverture du 109 - Le théâtre en sa ville
109

IL S’AGIT ici non pas d’une étude – bien légitime, par ailleurs – mais d’un rac­cour­ci qui sig­nale le lien rare autant que sig­ni­fi­catif qui se noue entre ce que l’on peut appel­er « villes mineures » et des pra­tiques théâ­trales ayant une iden­tité forte, exem­plaire, qui se rat­tachent à des com­mu­nautés ignorées, peu fréquen­tées, par­fois presqu’anonymes. Cette rela­tion intéresse ici et elle fera l’objet des notes pro­posées aus­si bien que des exem­ples évo­qués.

Le hasard et les décideurs

Avant de remon­ter dans l’histoire plus éloignée, citons quelques exem­ples pour inter­roger juste­ment ce cas bien par­ti­c­uli­er. Et essay­er égale­ment d’analyser… Wup­perthal, ville du bassin de la Ruhr, mais ville incon­nue à l’échelle de l’Europe avant que Pina Bausch ne s’y installe et l’érige en ter­ri­toire d’appartenance. Hol­ste­bro, com­mu­nauté à peine con­nue même au Dane­mark, doit sa notoriété à l’affiliation de l’Odinteatretet d’Eugenio Bar­ba qui l’ont retenue pour en faire leur foy­er de tra­vail. Pont­ed­era, bour­gade anonyme entre Pise et Flo­rence, doit sa répu­ta­tion à l’ouverture par Rober­to Bac­ci, ani­ma­teur et met­teur en scène local, qui y con­vie Gro­tows­ki, artiste exilé en quête d’une ville d’attache… Et les exem­ples peu­vent se mul­ti­pli­er ! Mais ces cas emblé­ma­tiques four­nissent déjà matière à réflex­ion.

De Wup­perthal à Hol­ste­bro ou Pont­ed­era, s’opère un même tra­vail d’affirmation ter­ri­to­ri­ale forte grâce à un artiste dont la présence four­nit un label iden­ti­taire. Les deux ter­mes entre­ti­en­nent une rela­tion de fidél­ité au nom de la réciproc­ité qui s’instaure. La ville, d’un côté, prof­ite de la renom­mée du groupe ou du créa­teur qui l’a retenue comme lieu pour leur pra­tique et, de l’autre côté, les artistes béné­fi­cient des rap­ports d’une longévité sécurisante avec une com­mu­nauté bien pré­cise. Cela s’impose comme con­séquence d’une déci­sion non pro­gram­mée insti­tu­tion­nelle­ment, mais issue d’une stratégie et d’un engage­ment bien per­son­nal­isés. La mar­que indi­vidu­elle est déposée et c’est grâce à elle que l’alliance se scelle.

Il y a d’abord un artiste – à ses débuts ou au faîte de son par­cours – qui entend s’éloigner des grands cen­tres urbains pour s’abriter dans une « ville mineure ». Les moti­va­tions vari­ent, mais elles con­cer­nent une quête de rat­tache­ment bien ancré – ce fut le cas pour le groupe nomade d’Eugenio Bar­ba, dans les années soix­ante ou un refuge pour mieux se con­cen­tr­er, à l’écart des cap­i­tales et de leur effer­ves­cence qui dis­perse, de leur exten­sion qui affaib­lit l’insertion ter­ri­to­ri­ale, de leurs ten­ta­tions décu­plées. Bar­ba for­ti­fie son noy­au ini­tial dans le con­texte d’une ville danoise ignorée, Gro­tows­ki s’installe pour se livr­er à ses dernières expéri­ences quelque part dans un coin peu réputé de l’Italie, Pina Bausch forge son esthé­tique à Wup­per­tal, dont le nom sera désor­mais à jamais assim­ilé à la danseuse de génie. Il y a du hasard qui inter­vient dans ces choix exem­plaires. Et, bien qu’aujourd’hui forte­ment insti­tu­tion­nal­isé, il est légitime de rap­pel­er cette « ville mineure », Villeur­banne où Roger Plan­chon, réfrac­taire à Lyon, déci­da de s’installer et où il a béné­fi­cié des aides lui ayant per­mis de met­tre en place, d’imposer, d’affirmer un des par­cours les plus représen­tat­ifs du théâtre français. Sans Plan­chon, le statut de Villeur­banne serait autre ! Et la ville sans ce qu’il a apporté, mais, égale­ment, sans son sou­tien l’aventure de l’artiste n’aurait pas jouit d’une même sécu­rité. Entraide indis­pens­able, dia­logue de la ville et d’un créa­teur ! 

De pareils échanges dépen­dent d’une déci­sion poli­tique puisque l’accueil de ces artistes, sou­vent fort exigeants, s’opère suite à des com­bats locaux non dépourvus d’acrimonie et de rejets mar­qués par une vision étroite de la poli­tique cul­turelle. Il faut qu’il y ait un maire ou un ani­ma­teur qui amorce corps et âme le proces­sus pour que l’union s’accomplisse. Cha­cune des par­ties s’engage et cha­cune prend des risques ! L’artiste et le poli­tique sont néces­saires l’un à l’autre ! Et de leur entente sur­git cette cohab­i­ta­tion entre des villes mineures et des pra­tiques exem­plaires. Dialec­tique à tou­jours pren­dre en con­sid­éra­tion, à ne pas oubli­er car c’est elle qui fonde et garan­tit le bon fonc­tion­nement du pacte récipro­que­ment con­sen­ti.
Le hasard l’emporte par­fois car si c’est Bar­ba qui a choisi Hol­ste­bro, Gro­tows­ki, lui, atter­rit, au début des années soix­ante, dans la petite ville d’Opole suite à la nom­i­na­tion de son ami Lud­wik Flaszen qui le con­vie à partager avec lui la direc­tion. Et ain­si le Théâtre des 13 Rangs s’est con­sti­tué en emblème iden­ti­taire d’une ville désor­mais liée pour tou­jours aux débuts de Gro­tows­ki. Qui sait où elle se trou­ve sur la carte de la Pologne ? Et, deux décen­nies plus tard, Luca Ron­coni accom­pa­g­né de l’équipe de la ville, a imag­iné et ani­mé une des plus dynamiques aven­tures du théâtre ital­ien au Fab­ri­cone de Pra­to. Lab­o­ra­toire de recherche, siège pour de grands spec­ta­cles, lieu de débats, il se con­sti­tua, quelques années durant, en foy­er effer­ves­cent de la scène ital­i­enne. Pra­to, grâce au Fab­ri­cone, s’est con­sti­tuée en référence. Sans béné­fici­er d’une égale notoriété et sans avoir un même impact, com­ment ne pas rap­pel­er le tra­vail effec­tué par Olivi­er Per­ri­er, Jean Paul Wen­zel et Jean-Louis Hour­din à Héris­son, en France, à la fin du siè­cle dernier. Là-bas vont pour­suiv­re leur recherche les mem­bres du réputé groupe Foots­barn : le théâtre a arraché à l’anonymat une ville sans his­toire qui, aujourd’hui, peut se flat­ter d’avoir accueil­li une des aven­tures les plus orig­i­nales du théâtre français. Opole, Héris­son… Plus récem­ment, une « ville mineure », en Alle­magne, Gis­sen, a acquis une notoriété réelle – sur­prise agréable ! – grâce à l’école de théâtre qui, sous la direc­tion d’Andrzej Wirth, a réu­niles enseignants les plus réputés et a for­mé la nou­velle généra­tion d’artistes. Con­séquence qui fait sens, un de ces anciens étu­di­ants, Hans Goebbels, vient de s’installer dans cet endroit désor­mais con­nu pour son aura uni­ver­si­taire et crée un théâtre hors-normes qui sus­cite un intérêt par­ti­c­uli­er.

Réu­nion de tra­vail à Héris­son en 1978. On recon­naît Jean-Louis Benoît, Didi­er Bezace (de l’Aquarium), le déco­ra­teur Jean Haas
ain­si qu’Olivier Per­ri­er et Jean-PaulWen­zel. Pho­to D. R.

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