Ceci n’est pas une Fabrique de Pinceaux

Parole d’artiste

Ceci n’est pas une Fabrique de Pinceaux

Le 20 Nov 2010

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Article publié pour le numéro
Couverture du numéro 106-107 - La scène roumaine. Les défis de la liberté
106 – 107
Ceci est un centre culturel indépendant d’art contemporain

JE NE CROIS PAS qu’il y ait quelqu’un dans la ville de Cluj, quelqu’un plus ou moins intéressé par l’art con­tem­po­rain qui n’ait pas enten­du par­ler de la Fab­rique de Pinceaux. Je ne crois pas qu’il y ait beau­coup de gens en Roumanie, plus ou moins intéressés par l’art con­tem­po­rain, qui n’aient pas enten­du par­ler de ce rassem­ble­ment unique, spon­tané, et en même temps telle­ment bien rangé, comme une petite ville. Bien qu’elle n’ait qu’une année à peine d’existence (le lance­ment offi­ciel a eu lieu le 23 octo­bre 2009), la Fab­rique de Pinceaux est arrivée à avoir déjà, pour ceux qui la vis­i­tent ou achè­tent ses pro­duits d’art con­tem­po­rain, un air nor­mal : il est nor­mal qu’elle existe, il est nor­mal qu’il y ait du monde, il est nor­mal qu’elle ait été créée, il est nor­mal qu’elle soit dans cet espace, il est nor­mal, tout est nor­mal. Je dois recon­naître qu’il y a un an et quelque, quand j’entendais de divers côtés qu’un « pôle cul­turel » naî­trait à Cluj, j’avais des doutes, moi, comme beau­coup d’autres. Des doutes que ce fût pos­si­ble. Et surtout que ça dure. Mais ça a été pos­si­ble. Et ça va sûre­ment dur­er. La preuve la plus sûre et peut-être la plus belle c’est la foule de gens qui vien­nent sans cesse aux événe­ments de la Fab­rique. Fait inespéré même pour les plus opti­mistes de ses ini­ti­a­teurs, les gens vien­nent à la Fab­rique avec une énergie et une rapid­ité éton­nantes, en dépit de son posi­tion­nement en dehors du cen­tre de la ville, c’est-à-dire de l’espace clas­sique et unique : ils con­tin­u­ent de venir pour vis­iter l’art. Pourquoi ?

Les gens vien­nent à la Fab­rique parce que, en ce moment, la Fab­rique de Pinceaux est un cen­tre cul­turel indépen­dant recon­nu, de créa­tion et de dif­fu­sion de l’art con­tem­po­rain. Vingt-neuf espaces d’art con­tem­po­rain se parta­gent les deux mille mètres car­rés du bâti­ment de l’ancienne fab­rique de pinceaux de Cluj. Pri­vatisée peu de temps après la révo­lu­tion de 1989, elle a per­du de sa rentabil­ité et a été fer­mée. Lorsque, en 2009, le pro­prié­taire, la société Per­om, a annon­cé qu’il désir­ait ven­dre ou louer le bâti­ment, la Galerie Sabot s’est mon­trée intéressée. Et elle a fait appel à d’autres.

De plus en plus d’organisations, de galeries d’artistes à la recherche d’un espace deve­naient eux aus­si intéressées. Ensuite, d’autres parte­naires encore ont décidé d’emménager dans la Fab­rique, même s’ils avaient déjà des espaces ailleurs. Spon­tané­ment, dans un laps de temps extrême­ment court, la Fab­rique de Pinceaux a com­mencé à re-devenir une fab­rique de pinceaux, et les négo­ci­a­tions avec le pro­prié­taire ont porté sur tout le bâti­ment, occupé main­tenant entière­ment. Plus de trente occu­pants ont amé­nagé indi­vidu­elle­ment leurs espaces qu’ils utilisent pour des pro­jets indépen­dants, mais ils ont dévelop­pé un pro­gramme com­mun, avec des objec­tifs com­muns et une admin­is­tra­tion com­mune, géré par une Fédéra­tion (com­posée d’un prési­dent, un con­seil directeur et un man­ag­er).

Les gens vien­nent à la Fab­rique parce que, dans l’air pous­siéreux et métallique, mélangé à l’odeur de pein­ture fraîche, les événe­ments, les nou­veautés, les lance­ments, les pre­mières et les invi­ta­tions ont une péri­od­ic­ité au moins heb­do­madaire. Les galeries, le show­room et les deux espaces pour les per­for­mances (la Salle Stu­dio et la Petite Salle), entourés par des espaces de tra­vail (des ate­liers et des bureaux), abri­tent des expo­si­tions d’art con­tem­po­rain (pein­tures, instal­la­tions, vidéos), des con­certs, des ate­liers de tra­vail (créa­tions pour enfants, danse con­tem­po­raine, con­tact impro­vi­sa­tion, capoeira, per­cus­sion, théâtre, pour les spé­cial­istes, mais aus­si pour des étu­di­ants ou tout sim­ple­ment pour des ama­teurs), des pro­jec­tions de films, des débats publics et, bien sûr, des per­for­mances, des hap­pen­ings, des spec­ta­cles de théâtre et de danse, des pro­pres pro­duc­tions et des invitées.

Les gens vien­nent à la Fab­rique parce qu’ici ont lieu des événe­ments inter­na­tionaux impor­tants, comme le Fes­ti­val européen de théâtre, danse et vidéo Temps d’images Roumanie1, organ­isé en novem­bre 2009 par les mem­bres Artlink, devenu main­tenant Col­lec­tif A (par­mi les pre­miers qui se sont ral­liés au pro­jet com­mun de la Fab­rique). Des spec­ta­cles de danse de Suisse, Alle­magne, France, Norvège, Ital­ie et Roumanie, des ate­liers / chantiers avec des danseurs pro­fes­sion­nels, mais aus­si un ate­lier de théâtre-vidéo dédié aux étu­di­ants, des expo­si­tions vidéo, des pro­jec­tions de films de vidéo-danse et des con­férences ont occupé, pen­dant le Fes­ti­val, à côté d’autres espaces de Cluj, la Salle Stu­dio et la Petite Salle de la fab­rique de pinceaux. Les gens vien­nent à la Fab­rique parce que, tou­jours dans la Salle Stu­dio, sous le titre « court-cir­cuit per­for­matif », on a pu voir les plus récents spec­ta­cles de danse con­tem­po­raine réal­isés au Cen­tre Nation­al de la Danse de Bucarest, mais aus­si des one-man et one-woman shows des étu­di­ants sor­tis de la Fac­ulté de Théâtre et de Télévi­sion de Cluj (FTT). Artlink a offert aux étu­di­ants un lab­o­ra­toire de créa­tion choré­graphique, dirigé par Florin Fieroiu.

Les gens vien­nent à la Fab­rique parce que dans la Petite Salle, à côté de ses col­lab­o­ra­tions avec d’autres théâtres de Roumanie, on a présen­té jusqu’à main­tenant cinq créa­tions, rassem­blées dans une micro-sai­son (le pre­mier spec­ta­cle réal­isé ici a été DÉLIRE A DEUX… À TANT QU’ON VEUT, d’Eugène Ionesco, dans une mise en scène et scéno­gra­phie de Mihaela Panainte), deux ate­liers de créa­tion pour enfants du quarti­er Marasti, où se trou­ve la fab­rique de pinceaux (les enfants appren­nent à réalis­er des mar­i­on­nettes et des instru­ments musi­caux util­isés ensuite dans des exer­ci­ces d’improvisation). Con­nu déjà pour leurs cours de con­tact impro­vi­sa­tion, Ground­Floor Group a présen­té ici un de ses spec­ta­cles, AIR TISSÉ DE MOUVEMENT, un exer­ci­ce expéri­men­tal auquel ont par­ticipé des danseurs et des diplômés du cours « d’improvisation élec­tron­ique / renou­velle­ment de la tra­di­tion / musique nou­velle » soutenu par Csa­ba Ajtony (Vienne) à l’Académie de Musique « Ghe­o­rghe Dima » de Cluj, un spec­ta­cle expéri­men­tal, donc, né de la rela­tion entre la musique élec­tron­ique live et le mouvement.Les gens vien­nent à la Fab­rique parce qu’ici ils peu­vent voir aus­si de grands films : l’un des événe­ments les plus attrac­t­ifs a été, par exem­ple, La longue nuit des courts métrages, organ­isé à Cluj par Short­sUP Roumanie et Uzi­naduz­i­na qui présente des films recon­nus : le grand gag­nant aux Oscars 2010, des films qui ont eu l’Ours d’Or et l’ours d’Argent à Berlin, les lau­réats BAFTA, de l’European Film Acad­e­my et de Cler­mont Fer­rand 2010, mais aus­si une sélec­tion des films les plus pop­u­laires de l’édition Anim’Est 2009, ain­si que des courts métrages de la sec­tion hor­ror « Ombres » de la TIFF 2010 (Tran­sil­va­nia Inter­na­tion­al Film Fes­ti­val, qui se déroule à Cluj, chaque année, à la fin du print­emps). Et il ne manque ni les débats, comme Jour pour dire, organ­isé par la Fon­da­tion AltArt, et qui se pro­pose de con­tribuer à la prop­a­ga­tion d’une cul­ture du débat dans l’espace pub­lic et à l’engagement de la cul­ture comme fac­teur act­if des proces­sus soci­aux, économiques et poli­tiques.

Pour toutes ces raisons, et pour beau­coup d’autres qui ne peu­vent pas être retenues ici (pour les détails, vous pou­vez vis­iter le site www.fabricadepensule.ro) les gens vien­nent à la Fab­rique. En ce moment, elle est le lieu où tout sem­ble pos­si­ble. La Fab­rique est aujourd’hui le lieu prob­a­ble­ment le plus généreux et le plus attrac­t­if en ter­mes de ren­con­tre, man­i­fes­ta­tion et expéri­men­ta­tion d’art con­tem­po­rain, sous ses mul­ti­ples facettes. Les gens vien­nent à la Fab­rique parce la Fab­rique EST vrai­ment ce qu’elle veut pro­mou­voir : un syn­crétisme des arts con­tem­po­rains, un « être ensem­ble » des artistes, des gen­res et des formes.

Là, le pub­lic compte, parce qu’il est appelé à créer, aux côtés des créa­teurs, les œuvres d’art d’une généra­tion qui se cherche encore. Mais au moins, ils le font ensem­ble.

  1. Titre orig­i­nal en français.(Note du tra­duc­teur). ↩︎

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Andreea Iacob
Metteur en scène, spécialisée dans les nouvelles technologies et l’intermédialité, Andreea Iacob est doctorante à...Plus d'info
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Par Bernard Debroux
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