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Notes sur Wycinka / Des Arbres à abattre, mise en scène de Krystian Lupa

Le 19 Sep 2018
Wycinka (Holzfällen) / Des Arbres à abattre d’après Thomas Bernhard, adaptation et mise en scène Krystian Lupa, Festival d’Avignon 2015. Photo Christophe Raynaud de Lage.
Wycinka (Holzfällen) / Des Arbres à abattre d’après Thomas Bernhard, adaptation et mise en scène Krystian Lupa, Festival d’Avignon 2015. Photo Christophe Raynaud de Lage.

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Wycinka (Holzfällen) / Des Arbres à abattre d’après Thomas Bernhard, adaptation et mise en scène Krystian Lupa, Festival d’Avignon 2015. Photo Christophe Raynaud de Lage.
Wycinka (Holzfällen) / Des Arbres à abattre d’après Thomas Bernhard, adaptation et mise en scène Krystian Lupa, Festival d’Avignon 2015. Photo Christophe Raynaud de Lage.
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Couverture du numéro 128 - There are aslternatives!
128

Avec Wyncin­ka / Des Arbres à abat­tre, créé en 2014 à Wro­claw et qui a mar­qué le Fes­ti­val d’Avignon 2015, Krys­t­ian Lupa retrou­ve l’écriture de Thomas Bern­hard : auteur fétiche avec lequel il dia­logue régulière­ment depuis main- ten­ant un quart de siè­cle1, par la mise en scène de ses pièces de théâtre mais aus­si, et peut-être plus encore, par l’adaptation de ses textes romanesques.

En Bern­hard, Lupa trou­ve en effet une voix qui ne cesse de nour­rir son pro­pre tra­vail et d’y répon­dre. Out­re « l’expression d’une vérité orga- nique d[’une] écri­t­ure » qui ne se « conçoit pas sans le je de l’auteur », il y trou­ve un flux de paroles comme une « mise à nu du mono­logue intérieur » qui « lève le voile sur l’intérieur de l’homme », des flux de pen­sée mar­qués aus­si bien par leur car­ac­tère obses­sion­nel et répéti­tif que par la dérive des asso­ci­a­tions, par la pré­ten­tion à une lucid­ité ana­ly­tique et rationnelle tout autant que du sceau de l’irrationnel, du chao­tique, de la pro­jec­tion sub­jec­tive, de l’amplification et de l’exagération. Dans une cir­cu­la­tion com­plexe entre ironie et empathie, les textes de l’auteur autrichien offrent à la scène lupi­enne des per­son­nages pris dans la con­tra­dic­tion entre le désir d’un absolu suraf­fir­mé et la médi­ocrité d’un monde qu’ils dénon­cent tout en y par­tic­i­pant, entre la volon­té d’atteindre la vérité et leur pro­pre aveu­gle­ment. Lupa trou­ve enfin, et surtout, chez Bern­hard, une « vision qui démasque, qui met à nu les hommes et leurs rela­tions », et dans son humour ironique une « lame qui per­met de percer les mys­tères humains dis­simulés et dif­fi­ciles à faire tomber. C’est un out­il pour s’approcher de l’être humain sur­pris dans un état d’impuissance face à l’absurdité des sit­u­a­tions, ou face à sa pro­pre absur­dité incon­sciente »2 : une telle mise à nu est bien le principe par excel­lence de toute l’entreprise théâ­trale de Lupa.

Cette « lame » – la « rage » qui tra­verse le texte de Bern­hard, l’« irri­ta­tion » qui donne son sous titre au roman – est, avec cette mise en scène des Arbres à abat­tre, l’occasion d’un regard extrême­ment acéré. La récep­tion avi­gnon­naise a insisté sur la caus­tic­ité de la cri­tique des milieux cul­turels et artis­tiques que le spec­ta­cle pose implaca­ble­ment ; mais il ne faudrait pas lim­iter au seul domaine social du « monde de l’art » le miroir ain­si offert à l’abandon des idéaux et des utopies au prof­it d’une médi­ocrité nar­cis­sique, tant il fait écho à une sit­u­a­tion poli­tique his­torique (voire anthro­pologique?) bien plus large. En 2015, c’est d’ailleurs Place des héros que Lupa a égale­ment mis en scène (à Graz puis Wro­claw) ; et, plus récem­ment encore, dans une per­for­mance inti­t­ulée Spi­rala, un court, et très fort mono­logue de Lupa, « Man­i­feste »3, expri­mait des inter­ro­ga­tions directe­ment liées à la sit­u­a­tion poli­tique polon­aise (et européenne, devrait-on dire) sur la résur­gence du fas­cisme et sur la fonc­tion rede­v­enue incer­taine de l’art et l’artiste face « au sens de nos vérités [qui] sont sans doute en train de dis­paraître ».

"Des arbres à abattre" Photo © Christophe Raynaud de Lage
« Des Arbres à abat­tre » © Christophe Ray­naud de Lage

Avec le « dîn­er artis­tique » don­né par les époux Aues­berg­er juste après l’enterrement (l’après-midi même précé­dant le dîn­er) de la sui­cidée Joana, sym­bole des aspi­ra­tions de jeunesse de cette petite société et révéla­trice de leurs échecs ou de leurs renon­ce­ments, Holzfällen – Des Arbres à abat­tre mêle sur scène, comme Lupa excelle tou- jours à le faire, des points de vue et des niveaux de con­science dif­férents, tra­vail­lant à porosité des fron­tières qui entraîne insen­si­ble­ment le spec­ta­teur, comme les per­son­nages, dans un lâch­er-prise où les masques se fis­surent et où l’humain est mis à nu.

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Christophe Triau
Essayiste, dramaturge et est professeur en études théâtrales à l’Université Paris Nanterre, où il dirige...Plus d'info
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